Kinshasa, 7 janvier 2026 – À l’heure où la République démocratique du Congo redevient l’épicentre mondial des minerais stratégiques, le débat sur le modèle de partenariat à privilégier s’impose avec acuité. Après plus de quinze ans d’expérience du « contrat chinois », marqué par des déséquilibres et une renégociation majeure, Kinshasa s’engage désormais dans un partenariat stratégique inédit avec les États-Unis. Deux approches, deux philosophies, mais une même ambition affichée : transformer les ressources minières en infrastructures et en développement. Cette tribune propose une lecture comparative des modèles chinois et américain afin d’en tirer une leçon essentielle : la réussite de tout accord dépend moins du partenaire que de la capacité de la RDC à capitaliser sur son expérience et à imposer une gouvernance à la hauteur de ses enjeux.
TRIBUNE No 32 :
» TROC DES TEMPS MODERNES – MINERAIS CONTRE INFRASTRUCTURES : QUELLE DIFFERENCE FAIRE ENTRE LE MODÈLE CHINOIS DE CELUI AMÉRICAIN ET QUELLE LEÇON TIRER ? «
Par Patrick Onoya Tambwe
- Quid des contrats chinois ? La RDC et le groupement d’entreprises chinoises (GEC) ont conclu le 22 avril 2008 une convention de collaboration relative au développement d’un projet minier et des projets d’infrastructures en RDC, ultérieurement modifié et complété par les avenants en vue de mettre en œuvre les projets de coopération Sino-congolais, y compris le projet minier et les projets d’infrastructures. Principe du contrat
- Échange :
La Chine fournit des infrastructures (routes, hôpitaux, chemins de fer) financées par des prêts, et la RDC accorde des droits d’exploitation minière à des sociétés chinoises (comme Sinohydro, CREC).
- Création d’une société mixte :
Une coentreprise, la Sicomines, est créée entre la Gécamines (RDC) et des entreprises chinoises pour gérer les exploitations minières.
Critique des contrats chinois :
- Déséquilibre constaté :
Le contrat a été critiqué pour un faible taux de réalisation des infrastructures promises et pour créer une dépendance économique.[2]
- Faible réalisation :
Peu d’hôpitaux et de kilomètres de routes construits par rapport aux attentes, selon l’IGF (Inspection Générale des Finances).
Le contrat avait été limité à 6 milliards sous la pression du Fonds monétaire international (FMI) qui craignait que l’accord conduise le pays à se surendetter et à devenir redevable de la partie chinoise si les quantités de minerai prévues n’étaient pas extraites.
Depuis, seuls près de 2,74 milliards ont été décaissés par la partie chinoise, pour l’essentiel sous forme d’investissements.[3]
Et une étude produite en 2024 par l’Inspection générale des finances (IGF) de la RDC a conclu qu’il y avait un » important déséquilibre financier » au détriment de la RDC entre les avantages octroyés à la partie chinoise et les engagements à sa charge ainsi que les gains attendus par la partie congolaise.
Par ailleurs, les conclusions de l’étude de l’IGF citée ci-haut ont conduit à la renégociation dudit » contrat chinois » pour lequel la cérémonie de signature du contrat minier renégocié avec le Groupement des entreprises chinoises (GEC), augmentant l’investissement dans les infrastructures de 3,2 à 7 milliards de dollars américains a eu lieu le 14 mars 2024 à Kinshasa.
Cela représenterait la construction de plus au moins 5000 Km des routes. [4]
- Quid de l’accord de partenariat stratégique USA – RDC ?
L’Accord vise à renforcer la coopération économique autour des chaînes de valeur des minerais critiques et est lié en parallèle à un mémorandum d’entente sur la sécurité régionale. [5]
- Les piliers de l’accord de partenariat stratégique USA – RDC
Signé le 04 décembre 2025 passé, dans un contexte international marqué par la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques, l’Accord économique RDC–USA instaure un partenariat stratégique à long terme reposant sur trois piliers majeurs. Le premier concerne la sécurité des minerais stratégiques et la création d’une réserve d’actifs stratégiques, le Strategic Asset Reserve (SAR).
L’accord prévoit un cadre transparent pour la gestion des ressources minières du pays et offre aux investisseurs américains un droit de premier regard sur les projets intégrés à cette réserve. Il assure également aux États-Unis un accès sécurisé à des minerais essentiels tels que le cobalt, le cuivre et le germanium.
Par ailleurs, la mise en place d’un Strategic Minerals Reserve (SMR) vise à stabiliser les marchés et à stimuler la transformation locale, contribuant ainsi au développement économique durable de la République démocratique du Congo.
- Quelques mégas projets clairement identifiés dans l’accord
Les États-Unis s’engagent à soutenir la modernisation du Corridor Sakania–Lobito, le développement du Grand Inga, l’industrialisation des zones minières et la création de nouveaux corridors d’exportation.
- Des réformes envisagées
L’accord prévoit une réforme approfondie du cadre fiscal et administratif pour sécuriser les investissements, un guichet unique pour les opérateurs, la lutte contre l’exploitation illicite des minerais et la formalisation du secteur artisanal. Avec cet accord, la RDC est officiellement reconnue comme “Partenaire stratégique des États-Unis d’Amérique”, une première dans l’histoire des deux pays. [6]
- Quelques détails sur la fiscalité congolaise consacré dans l’accord
Le Gouvernement s’est engagé à amender cette loi dans un délai de 12 mois, tout en maintenant dans l’accord les principales préoccupations des investisseurs américains. Ces préoccupations concernent en particulier des difficultés déjà rencontrées par les investisseurs présents en RDC, notamment dans le secteur extractif. », a affirmé lors d’un briefing sur la RTNC le Vice Premier Ministre Daniel Mukoko Samba.
Parmi les points cruciaux figurent, par exemple, les retards dans le remboursement de la TVA. Alors que la loi prévoit un remboursement sous trente jours, plusieurs milliards de dollars ne sont pas remboursés régulièrement. Ces problèmes sont identifiés comme des domaines prioritaires d’amélioration, qui seront réglés par la loi amendée, sans être détaillés dans l’accord lui-même, a expliqué Daniel Mukoko Samba. [7]
- Analyse comparative des deux modèles
Voici quelques critères de comparaison entre le modèle chinois et celui américain :
- Similitude : au regard de ce qui précède, on peut constater une similitude entre les modeles chinois et américain au niveau de la » finalité » recherchée par l’Etat congolais, à savoir : booster le développement de la RDC à travers la construction des infrastructures de base dont a besoin le pays en s’appuyant sur les abondantes ressources naturelles existante.
- Différence :
- Les Chinois : accordent peu d’importance aux questions de gouvernance. Au niveau financier, par exemple, les chinois se chargent de faire seul le montage financier et la levée des fonds et apportent une solution » prête à être utilisée » au gouvernement de la RDC.
- Les Américains : accordent, eux, un grand intérêt aux questions de gouvernance et d’amélioration du climat des affaires parmi lesquels on trouve des thématiques tel que la la lutte contre la corruption et le détournement, l’amélioration de la qualité de la justice, de la fiscalité, etc. Sur le Modèle chinois : Points forts : mise en œuvre rapide des projets car les chinois se chargent de toute partie de levée des fonds et apportent le liquide dont le gouvernement de la RDC a besoin pour réaliser ses projets. Points faibles : opacité dans la gestion, faible capitalisation sur l’expérience par l’État congolais notamment en matière de recherche des capitaux à l’étranger. Ceci peut encourager une relation de dépendance. Sur le Modèle américain : Points forts : mise en place de mécanismes de nivellement vers le haut du pays à travers l’ensemble des exigences et des réformes envisagées. Le pays se retrouvera gagnant en terme de qualité de gouvernance économique, financière et fiscale sur le long terme. Points faibles : l’ensemble des exigences américaines et la procédure proposée peuvent devenir contraignante au point de retarder le début de la mise en œuvre et finir par d’agacer certains dirigeants congolais.
- Conclusion
» La capitalisation sur l’expérience, c’est un processus structuré qui transforme les savoirs tacites et les leçons apprises (succès, échecs) d’une action ou d’un projet en connaissances explicites, partageables et réutilisables, afin d’améliorer les pratiques futures, de former les autres et de créer des « bonnes pratiques » pour l’organisation, allant au-delà de la simple narration des faits pour dégager des enseignements profitables. « [8]
En conclusion, nous disons que l’objectif de cette tribune est de faire réfléchir les décideurs sur la nécessité de » capitaliser sur l’expérience » des modèles de contrat du type » minerais contre infrastructures » , qualifié par certains auteurs de » troc des temps modernes « , tout en tenant compte de la spécificité de chaque partenaire ; qu’il soit chinois ou américains.
Dans les paragraphes ci-haut, nous avons mentionné l’étude effectuée par l’Inspection Générale des Finances (IGF) ayant amené à la renégociation des contrats chinois. Dans le cadre de la capitalisation sur l’expérience, il est important que le gouvernement de la RDC en face bon usage.
L’accord de partenariat stratégique USA – RDC demeure une opportunité à saisir pour placer la RDC sur la voie de l’émergence.
Une leçon importante à tirer de cette étude comparative est que la réussite d’un » modèle « , qu’il soit chinois ou américains, dépend avant tout de nous (congolais).
Savoir » capitaliser sur l’expérience » devrait faire partie des » bonnes pratiques » de gouvernance des accords de partenariat stratégique.
Il ne sera pas concevable que la RDC face les mêmes erreurs avec les américains que cela l’a été avec les chinois.
Le tout dépend avant tout de » nous » (congolais) !
Patrick Onoya Tambwe
Auteur du livre » 15 raisons pour s’approprier le deal USA – RDC «